Petits suicides entre amis, d’Arto Paasilinna

Il y a une chose que vous devez savoir à propos de moi, Nathalie, contributrice à temps très partiel sur ce joli blog: j’habite depuis plus d’un an et demi dans un beau pays nordique qui s’appelle la Finlande. Vous savez, ce pays peu connu tout en haut à droite de la carte européenne, coincé entre la Suède et la Russie, qui s’étire au nord jusqu’au cercle polaire; le pays du Père Noël (le vrai !) et des 100.000 lacs; celui où l’on a inventé le sauna, à la fois pour se réchauffer en hiver et pour se donner l’occasion de boire beaucoup d’alcool; ce petit état de cinq millions d’habitants fournisseur officiel de pilotes automobiles tel que Mika Häkkinen, Kimi Räikkönen et Heikki Kovalainen… Un pays très étrange, coupé du monde pendant si longtemps que ses habitants, descendants de bûcherons et d’éleveurs de rennes façonnés par la vie dure et le froid, ont gardé jusqu’à aujourd’hui le côté pragmatique, honnête, taiseux et le goût pour la nature de leurs ancêtres…
Les Finlandais n’ont pas une grande tradition littéraire; leur langue a été mise par écrit il y a seulement deux cents ans et en-dehors de Mika Valtari, auteur de « Sinuhé l’Egyptien », peu d’oeuvres littéraires ont fait leur chemin vers la traduction. Mais il y a un auteur finlandais que je lis avec énormément de plaisir et que je voudrais vous faire découvrir: Arto Paasilinna. Je n’ai pas lu toutes ses oeuvres, mais ma préférée (jusqu’à présent) c’est « Petits suicides entre amis ».

L’histoire:

Un matin de Saint-Jean, alors que toute la Finlande fête le jour le plus long de l’été, l’homme d’affaires Onni Rellonen décide de se suicider dans une vieille grange. Malheureusement, la place est déjà prise: le colonel Hermanni Kemppainen est occupé à s’y pendre. Les deux hommes se prennent d’amitié sans renoncer à leur projet, et constatent ensemble que se suicider n’est pas une mince affaire; ne serait-ce pas plus facile de faire ça en groupe ? En réunissant les candidats à l’auto-destruction, on pourrait tenter de trouver des solutions aux déprimes des uns et des autres, et pour ceux qui persisteraient dans leur projet, élaborer des méthodes de suicide élégantes ou originales, se faire des amis dans les derniers instants, ou obtenir des prix de groupes auprès des pompes funèbres… Enthousiasmés par leur idée, Rellonen et Kemppainen passent une petite annonce, engagent une secrétaire, organisent un symposium de suicidaires, montent une association, et de fil en aiguille, s’en vont en groupe pour un grand tour d’Europe à la recherche du suicide idéal – ou peut-être d’une nouvelle raison de vivre…

Mon avis:

Ce roman est absolument en-dehors de tous les schémas traditionnels. Honnêtement, qui oserait écrire tout un roman sur un fait de société aussi sensible que le suicide (dont la Finlande a l’un des taux les plus élevés au monde), et qui plus est, le traiter avec dérision ? Quel auteur pourrait prendre cette gageure sans tomber dans le morbide ou l’humour lourd ? La réponse est: Paasilinna. Malgré le thème terriblement sombre, pas une seule phrase de ce roman ne met mal à l’aise. Il ne s’agit pas ici d’êtres désespérés dont la souffrance ne peut conduire qu’à la mort, mais d’une bande d’hommes et de femmes pragmatiques jusqu’à l’extrême derrière lesquels se cachent, en fait, de joyeux lurons. Il n’y a pas le moindre brin de sentimentalisme chez ces personnages, ils restent pratiques avant tout et prennent des décisions purement logiques qui les entraînent dans un périple de plus en plus loufoque. Pour ceux qui cherchent un roman sensible et torturé sur les causes du desespoir, passez votre chemin.

Par contre, ceux qui veulent passer 292 pages à sourire jusqu’aux oreilles tout en se surprenant à chaque page de trouver autant de comique dans un sujet aussi grave, vous êtes ici chez vous. Paasilinna a un humour extraordinaire emballé dans un style extraordinairement pince-sans-rire. Il se moque sans pitié mais avec tendresse de ses compatriotes, et souligne, l’air de rien, leurs défauts et leurs qualités. On ne peut s’empêcher de suivre les aventures de ses personnages avec avidité, et ce n’est qu’en levant les yeux au détour d’une page qu’on se rend compte de toute l’absurdité de leur histoire. En fin de compte, ce n’est pas vraiment le périple de désespérés vers le suicide que l’on a l’impression de suivre, mais plutôt le Petit Nicolas en colonie de vacances !

En résumé, je vous conseille chaudement ce roman qui m’a séduite: la découverte en vaut la peine, et il permet en plus d’en apprendre un peu sur la Finlande et ses étranges habitants. Ceux qui l’apprécient peuvent continuer l’aventure avec d’autres oeuvres de Paasilinna, comme « Le Lièvre de Vatanen » (un Finlandais décide de tout laisser tomber après avoir adopté un petit lièvre sauvage, et part vivre au jour le jour sur les routes de son pays), ou « Prisonniers du Paradis » (après un accident d’avion, un groupe de bûcherons finlandais et d’infirmières suédoises se retrouvent prisonniers sur une île déserte). Dans chacune de ces oeuvres on retrouve cet humour pince-sans-rire que j’ai vraiment adoré.

Petits suicides entre amis de Arto Paasilinna
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
aux Éditions Denoël, Collection Folio, n°4216
Publié en 2003 pour la version française, 1990 pour la version originale
292 pages

Commentaires

  1. Très bel article ! Je connaissais pas du tout cet auteur et je dois dire que ton article donne envie de le lire ! Faudra que je case ça dans mon planning avant la fin de l'année ! Sinon, pas mal les deux autres livres que tu mentionnes... "Prisonniers du Paradis", c'est une sorte de LOST en Finlande ? :p 8 mai 2009 00:05

  2. Oui, c'est à peu près ça :D Mais un "lost" plein de Finlandais et de Suédoises qui ne se supportent pas, où les premiers réflexes des survivants c'est de se demander dans quelle religion ils vont enterrer leurs morts et de mettre sur pieds un planning familial... Ca fait longtemps que je l'ai lu mais j'en garde de très bons souvenirs :) 8 mai 2009 00:19

  3. J'aime beaucoup Paasilinna (si son nom n'était pas si compliqué à écrire, ça serait encore mieux...) et celui-ci fait partie de mes favoris : vraiment très drôle, humour noir comme je l'aime ! 8 mai 2009 00:27

  4. En finnois, le nom se décompose en "Paasi" (prénom commun) et "linna" (château, forteresse) - au cas où ça t'aide :D Et pour ceux qui veulent faire leur malin dans la conversation, la prononciation insiste sur toutes les lettres: il faut faire un aa très long et un nn très double. 8 mai 2009 00:37

  5. Chapeau, ton article, en plus d'être soigné et agréalable à lire, m'a donné envie de coucher "le lièvre de Vanaten" (du meme auteur) pour me jeter sur "petits suicides entre amis". Il me semble bien que j'avais ce livre dans ma maigre bibliothèque mais je ne le retrouve plus. Sinon "taiseux" c'est du français ? :p

    Aurel 8 mai 2009 03:26

  6. Ah mon auteur favori (avec Andrei Kourkov... et Pratchett aussi mais lui c'est une autre catégorie). Bref, de loin mon préféré des Paasilinna, j'ai aimé le lire (et pourtant moi et la lecture ça fait deux), un vrai bonheur et un vrai régale.

    Sinon, comme tu le conseilles, n'hésitez pas à lire "les prisonniers du paradis", il y a toujours cette atmosphère que Paasilinna instaure dans ses livres. 8 mai 2009 10:39

  7. A chaque fois que je lis Paasilinna, je souris, je ris malgré les thèmes graves abordés. 8 mai 2009 11:24

  8. De cet auteur (que j'évite d'orthographier) j'ai beaucoup aimé "La douce empoisonneuse" et ce titre est le prochain que je lirai... j'ai beaucoup aimé son humour un peu noir dans des situations un peu désespérées! 12 mai 2009 12:46

  9. Quel bel avis ... totalement partagé ! Ce roman est un vrai bonbon, j'ai gloussé de rire en le lisant (tout en me faisant scruter par des gens horrifiés à l'idée que je puisse rigoler de la lecture d'un roman au titre qui appelle plus au tristoune)

    J'ai aussi adoré "Prisonniers du paradis". Un peu moins "La douce empoisonneuse". Et j'ai ensuite été déçue par "La cavale du géomètre". Je m'étais donc arrêtée là, mais je suis désormais tentée par le célèbre "Lièvre de Vatanen"... 21 février 2011 20:29

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